Je ne me suis jamais sentie aussi française que depuis que j’ai quitté la France.
Je suis née sur le sol français de parents de nationalité française tous les deux. Je suis donc une Française pur beurre ! Pourtant, depuis ma plus tendre enfance, une partie de moi pense que je ne suis pas une « vraie » Française. Ma mère, bien que de nationalité française dès sa naissance, est née au Viêt Nam de parents vietnamiens. Pendant mes années d’école élémentaire (on disait « primaire » à l’époque), mes camarades m’ont traitée parfois de « Chinetoque ». Quand mon cher et tendre a montré ma photo à sa mère pour la première fois, sa première réaction a été : « Elle est exotique ! ». Donc, bien que je ne sois pas très typée, je n’ai pas le look d’une Française « pur beurre ». Oh, je n’ai pas été traumatisée ni harcelée ; tout ça n’était que l’expression banale d’un racisme ordinaire, juste une façon de pointer du doigt ma différence.
Les années passant, être raciste est devenu vraiment « politiquement incorrect ». Plus aucune référence négative à mon origine n’est venue me rappeler que je n’étais pas tout à fait française. J’ai même le souvenir mi-flatté, mi-amusé de quelques garçons fraîchement émoulus de la « taupe », s’étonnant de mes yeux verts en amande (c’était la drague de la boum du jeudi soir). Replaçons les choses dans leur contexte : en école d’ingénieur, le gibier féminin est rare et les appétits sont féroces, surtout quand on sort de taupe !
En surface, mon identité ne m’a jamais vraiment tracassée. En l’absence de stigmatisation, il allait de soi que j’étais française. Il y avait bien les moments, récurrents, où ma mère se sentait victime d’un racisme qui ne dit pas son nom. Je n’arrivais pas à comprendre cette blessure toujours à vif chez elle. Je l’imaginais un peu parano, mais c’était moi qui étais schizophrène : j’étais à moitié elle, la Vietnamienne qui se sentait rejetée, et à moitié moi, la Française qui a réussi dans ses études. D’où, sans doute, ce sentiment inconscient d’une identité incomplètement française.
Et voilà (ça, c’est l’expression française par excellence pour les Américains, mais je ne le savais pas avant d’arriver ici !) que nous avons décidé, comme ça, à la quarantaine plus très fraîche, d’assouvir le rêve de beaucoup de jeunes (et moins jeunes, la preuve !) Français : venir vivre et travailler aux États-Unis. Ça faisait bien 15 ans qu’on avait commencé à en parler, et on ne l’avait pas fait. Et puis ça nous a pris comme ça, on s’est dit que si on ne le faisait pas maintenant, on ne le ferait jamais. Donc en août de l’année dernière, toute la famille a débarqué à Seattle. Et comme les escargots, nous avons emporté toute notre maison avec nous (oui bien sûr, juste le contenu, mais ça faisait quand même un container et demi !). Oui, tout, je vous dis, même les centaines de bouquins, même le piano, même les collections de Lego et tutti quanti, tout !
Alors, tout d’un coup, je suis devenue vraiment française. Pourquoi ? Parce qu’ici, ce qui me définit, c’est le pays d’où je viens, où je suis née et où j’ai grandi, c’est la culture qui m’a façonnée. Ce qui me définit, c’est ma non-appartenance au peuple américain. Je n’étais pas tout à fait française en France, mais je le suis devenue ici, faute d’être américaine.