Mes quatre saisons au Benaroya Hall

Banlieusarde j’étais en région parisienne, banlieusarde je reste ici dans la région de Seattle. Néanmoins, je me suis enhardie cette année à pousser jusqu’à Seattle pour aller écouter « en vrai » des artistes classiques de renommée internationale. Car Seattle s’enorgueillit d’un lieu dédié à la musique (essentiellement classique, mais aussi jazz) : le Benaroya Hall, financé en grande partie par le mécénat local. Le Benaroya Hall est le lieu de résidence de l’orchestre symphonique de Seattle (Seattle Symphony Orchestra), et propose des concerts chaque semaine. Parmi les œuvres ultra-connues proposées cette année, je suis allée écouter samedi « Les Quatre Saisons » de Vivaldi.

(crédit photo yelp.com)

(crédit photo yelp.com)

Comme j’ai gardé mes réflexes de banlieusarde qui n’aime pas conduire à Paris (et puis ça ne va pas s’arranger, parce qu’ici c’est bien plus tranquille la conduite), je n’aime pas m’embêter avec les problèmes de parking (je me suis fait piéger une fois à garer ma voiture dans un parking qui fermait à 22 h… j’ai dû revenir la chercher le lendemain) et les risques d’embouteillages anxiogènes, sans compter la queue pour rejoindre l’autoroute une fois le concert terminé. Alors je prends le bus qui m’amène à downtown Seattle en 30 minutes. Pour le retour, même chose. Quand on vient de la banlieue parisienne, ne mettre qu’une demi-heure pour se rendre dans la grande ville d’à côté, c’est le pied !

Quand je vais au Benaroya Hall le samedi soir, je suis au spectacle partout : il y a autant à voir (et à écouter) dans la salle que sur la scène. Samedi, le public était on ne peut plus divers : il y avait comme toujours le fonds de roulement des vieux riches endimanchés (les mécènes sans doute), mais aussi beaucoup d’européens de l’Est (on les reconnaît au classicisme de leur tenue et à leur maintien plus formel que celui des Américains) qui ont la plupart du temps une solide formation musicale classique, de nombreuses familles asiatiques (je ne sais pas comment elles font pour réussir à traîner leurs enfants dans tous les concerts classiques de la région sans avoir la révolution à la maison), et puis tout le reste, les habitués des concerts (en jeans), et les fans des « Quatre Saisons » qui s’offrent le concert de l’année et sortent la tenue de gala pour l’occasion (voire le costume façon père Noël, avec le bonnet s’il vous plaît). Bref, une belle mosaïque de jeunes et de moins jeunes, de riches et de moins riches, d’amateurs avertis et de novices, remplissait quasi complètement la salle. Côté scène, la formation était réduite bien sûr, et les musiciens, très à l’aise, tapaient tranquillement la causette pendant que tout ce petit monde s’installait. L’acoustique est telle que si j’avais mieux maîtrisé l’anglais, j’aurais sans doute pu profiter de la conversation.

Chaque fois que j’assiste à un concert de musique classique, je me pose toujours cette question : mais pourquoi diable font-ils autant de cinéma ? La musique, ça s’écoute, avant tout, non ? Et bien, il faut croire que ça se regarde aussi*. Quand je travaille un morceau au piano, je cherche sur YouTube différentes interprétations. J’aime bien pouvoir regarder la vidéo, pour avoir une idée de la gestuelle de l’artiste, et essayer de trouver des indices sur la façon dont il ou elle est venue à bout de certaines difficultés techniques. Il s’avère que, souvent, la vidéo s’intéresse davantage à l’aspect anecdotique qu’à l’aspect technique. La tendance actuelle me semble aller vers toujours plus de théâtralité et de mise en scène. C’est de bonne guerre : YouTube, comme les réseaux sociaux, est maintenant un outil marketing très puissant. Il y en a pour tous les goûts. D’un côté, on trouve le pianiste ascète, maintien très strict, masque de cire impassible, une émotion qui ne s’exprime que par les doigts : c’est par exemple Wilhelm Kempff. À l’autre extrême, c’est l’histrion à la théâtralité outrée (si je n’essayais pas de garder un ton un peu neutre, je dirais un maniérisme caricatural qui confine parfois au grand-guignolesque) : j’ai nommé Lang Lang (je ferme toujours les yeux quand je l’écoute, pour que mes oreilles ne soient pas polluées par mes yeux, mais c’est au demeurant un très grand pianiste). Les femmes ne peuvent pas faire l’impasse sur leur image : si vous lisez les commentaires des vidéos sur YouTube, vous verrez qu’il y a toujours un commentaire (masculin) sur le physique de la pianiste (on se demande si certains écoutent même la prestation). On trouve le style chic, genre « je me contiens, mais je laisse entrevoir quelques émotions », comme un soutien-gorge en dentelle qu’on laisserait soigneusement deviner dans l’échancrure du chemisier : Hélène Grimaud. Il y a le style sensuel, bouche gourmande et formes pulpeuses : Katia Buniatishvili. Ici, on en a même deux pour le prix d’une, avec Yuja Wang qui raccourcit la jupe pour faire bonne figure. Il y a le style sexy (largement plébiscité par la gent masculine) genre tigresse, avec le roulement de hanches prometteur : Lola Astanova. Il y a aussi le style romantique-jeune fille en fleur-du côté de chez Swann : Valentina Agoshina. Jetons un œil du côté du nombre de vues : surprise, ce n’est pas la jeune fille en fleur qui l’emporte (5 080 062 vues tout de même pour Valentina Agoshina) ni aucune des autres femmes, c’est le vieux barbon inexpressif (6 023 345 vues pour Wilhelm Kempff) ! Peut-être qu’il n’y a pas que le look qui compte, après tout…

J’en reviens donc à ma question : pourquoi tant de mise en scène ? J’ai tenté plusieurs fois l’expérience purement sonore en concert : fermer les yeux pour me concentrer uniquement sur le canal auditif. Eh bien, je pense que je me sentirais frustrée de ne pas avoir l’image avec le son (à part peut-être avec Lang Lang). Le public attend sans doute une certaine cohérence entre le message visuel et le message auditif, à moins que la musique classique ne soit à ce point le vestige d’une culture dépassée et oubliée qu’il nous faille une explication de texte visuelle façon sous-titres pour personnes malentendantes… J’ai par ailleurs l’impression que les pianistes non-voyant(e)s ne font pas une telle mise en scène de leurs émotions : regardez ici la pianiste Tamar Shalvashvili. Nul doute que les artistes classiques actuels vendent au moins autant leur image visuelle que leurs talents musicaux, il n’est que de constater le succès planétaire de Lang Lang pour s’en convaincre. C’est aussi ce que le public demande, témoin cette phrase entendue pendant l’entracte du concert de samedi : « Le petit gars, là, avec son violon (Mikhaïl Schmidt, deuxième violon), qu’est-ce qu’il avait l’air de s’amuser, c’est formidable ! » (je précise que Mikhaïl Schmidt est sans doute le musicien qui gesticule le plus de tout le Seattle Symphony Orchestra). Les gens adorent s’enthousiasmer, pourvu qu’on amorce un peu la pompe en emballant joliment la marchandise. L’impression laissée par une performance semble bien subjectivement liée à l’enthousiasme dégagé par le musicien ou la musicienne pendant son exécution.

Certaines personnes pourraient arguer que la gesticulation est un moyen de plaire à un public peu averti, qui est plus réceptif au show visuel qu’à la qualité purement musicale. Certes, le public qui remplissait l’auditorium du Benaroya Hall samedi n’était pas des plus avertis. Indice qui ne trompe pas : il applaudissait à n’importe quel moment. C’est qu’il y a une étiquette dans les concerts classiques : on n’applaudit pas entre les différentes parties d’une même œuvre, ce qui suppose soit de connaître déjà l’œuvre en question, soit de savoir déchiffrer la gestuelle des artistes pour deviner à quel moment c’est bien fini. Là, c’était un peu brouillon : standing ovation après « Le Printemps », applaudissements après les solos virtuoses… au moins, le public était enthousiaste (et moi avec, un vrai Panurge) ! En même temps, avec un tube tel que « Les Quatre Saisons », il faut s’attendre à un public des plus larges, et c’est tant mieux. Je suis toujours étonnée de voir le Benaroya Hall bien rempli après avoir entendu parler de la désertification des salles de concert parisiennes. Les musiciens ne s’y trompent pas, et reçoivent avec indulgence les applaudissements un peu erratiques d’un public à l’enthousiasme débridé. Jusqu’à ma voisine de derrière qui était au bord de l’orgasme dès qu’elle a reconnu les premières notes du « Printemps » ! Pour ma part, j’avoue avoir été un tantinet impatientée par l’expression bruyante de son appréciation.

Pour autant, un public éduqué est-il plus légitime qu’un public novice ? Est-ce qu’on ne peut apprécier l’art si l’on n’y a pas été initié(e) ? J’approche l’art d’une façon très primitive : si ça fait vibrer quelque chose en moi, j’aime, et inversement. C’est pour ça que je ne comprends rien à l’art abstrait, ça demande trop d’explications de texte. Pour conclure, malgré les gesticulations (ou grâce à elles ?) et les commentaires en tous genres, rien ne remplace l’expérience sonore d’un concert classique auquel on assiste en chair et en os. Tout ça pour dire que j’ai adoré ce concert !

* D’ailleurs, il semble que la composante visuelle ne puisse être ignorée, même dans les concours de musique classique, comme en témoigne cette étude.