La Geek Girl Con

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J’ai accompagné récemment ma fille à la Geek Girl Con à Seattle. Si on m’avait dit, il y a deux ans, que j’assisterais à ce genre d’événement, jamais je ne l’aurais cru… Eh bien, ce n’était pas juste un défilé d’adolescent(e)s attardé(e)s costumé(e)s en super héros (ou héroïnes) ! Non, la Geek Girl Con s’est révélée être une « vraie » convention, avec des espaces réservés au « networking » (on dit réseautage en français, mais je n’aime pas ce mot), et pleine de conférences intéressantes, sur des sujets sérieux et même « thought-provoking » comme aiment à dire les Américains (je suis toujours admirative de la façon dont la langue américaine parvient à contracter les idées en juste deux mots ; toujours efficaces ces Américains !).

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Les thèmes abordés étaient nombreux. En vrac et sans exhaustivité : des trucs et conseils pour se lancer en tant qu’artiste sur la Toile, se lancer en tant qu’indépendant(e), les personnages féminins dans la littérature jeunesse (comment s’en servir pour faire évoluer les mentalités), dans les jeux vidéo (comment les faire évoluer vers des personnages moins stéréotypés), les discriminations dans le contexte du cosplay et des espaces de discussion sur internet, psychologie du cosplay… Ces deux derniers aspects étaient pour moi les plus intéressants de cette convention. Ce n’est pas un hasard si la volonté affichée de cette Geek Girl Con était d’introduire davantage de tolérance et de pacifisme dans le monde des geeks, comme si sa féminisation le faisait évoluer du même coup vers une certaine maturité.

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Parmi les conférences auxquelles j’ai assisté, deux m’ont particulièrement interpelée. L’une abordait la question du racisme dans le cosplay, avec Chaka Cumberbatch, une des rares cosplayeuses noires, et The Shanghai Pearl, une artiste burlesque asiatique. Chaka est une femme de caractère, et elle aime rendre hommage à ses héros ou héroïnes préféré(e)s en portant leur costume. C’est ainsi que se définissent les cosplayeuses et cosplayeurs. Mais voilà, pour certaines personnes, parce que sa peau est noire, Chaka n’a pas le droit de porter des costumes de héros ou d’héroïnes représentés par des personnes blanches. De la même façon, les cosplayeuses en surpoids déchaînent les commentaires les plus violents sur la Toile. Réponse de Chaka : c’est pour soi-même qu’on se costume, pour montrer son admiration pour ses héros et héroïnes, et les autres n’ont aucun droit à porter un jugement sur cela.

Bien sûr, on ne peut que soutenir Chaka dans l’expression de sa liberté. Mais est-elle tout à fait honnête avec elle-même quand elle affirme se costumer pour elle-même ? Dans la mesure où elle publicise son costume en participant à une convention, cela ne me paraît pas si évident… D’ailleurs, il faut bien que quelqu’un admire le costume, sinon je gage que le plaisir de la cosplayeuse ne peut être complet ! Certes, il y a toute la phase de réalisation du costume, qui peut apporter le plaisir de créer. Certaines personnes poussent très loin cette démarche, et le costume réalisé est parfois une véritable œuvre d’art, trésor d’ingéniosité et de créativité. Ce sont là des heures de travail prises sur le temps libre. Et nul doute que la récompense ne se mesure au « photo-mètre », au nombre de photos prises par les spectateurs et spectatrices. D’ailleurs, le cosplay a ses compétitions, et ses stars !

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Derrière l’hommage affiché pour leurs héros et héroïnes, que cherchent tous ces adeptes du cosplay en se costumant ? C’était une des questions abordées par la deuxième conférence la plus intéressante pour moi, intitulée « La psychologie du cosplay ». Cette conférence était emmenée par une authentique psychologue clinicienne, par ailleurs cosplayeuse, le Dr Andrea Letamendi. Cette psychologue a réalisé une véritable étude statistique, la première du genre, sur un échantillon de près de 800 cosplayeurs et cosplayeuses pour tenter de cerner le phénomène du cosplay. Certaines personnes évoquent le sentiment jubilatoire d’avoir une double vie, une composante secrète de leur vie, séparée de leur vie professionnelle, où ils peuvent être un autre personnage.

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Pour moi, le cosplay n’est autre que la forme moderne du carnaval, période de fête et de danse, de liberté aussi, où l’on marche à l’envers pour marcher à l’endroit les autres jours de l’année. Le costume a une fonction libératrice : il ouvre une parenthèse dans la vie de tous les jours, il libère de la nécessité d’avoir un comportement en adéquation avec son rôle professionnel, il permet l’affirmation d’un côté caché de sa personnalité, il donne le moyen d’assumer les différentes facettes de sa personnalité.

Ce n’est sans doute pas un hasard si les Américains, que nous autres, les Français, avons tendance à considérer comme de grands enfants, aiment tant se costumer. Certes, les États-Unis sont un pays de liberté : la liberté d’entreprendre y est plus grande que partout ailleurs. On a aussi la liberté de prendre une assurance maladie ou pas. Et si on dispose de la liberté de parole, la liberté d’attaquer en justice est aussi très largement utilisée ! Conséquence : il faut toujours couvrir ses arrières, on ne peut pas dire et faire n’importe quoi, il faut se protéger. Dans ce pays de liberté, il existe une forme de bien-pensance qui n’est autre qu’une forme d’oppression sociale qui ne dit pas son nom. Je ne peux donc m’empêcher de penser que le cosplay est finalement une soupape qui permet de relâcher la vapeur.

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